J’ai reçu ce message sur Facebook, de la part d’une personne que nous appellerons Léa.
Je lui réponds ici publiquement, avec son accord. Je reproduis son commentaire in extenso.
Léa réagit à une publication postée sur Facebook et Instagram (une « histoire du jour »), dans laquelle une maman demande de l’aide pour son petit garçon de 9 ans. Il présente des troubles autistiques et se fait régulièrement traiter de « triso » ou d’« autiste » par des camarades de classe.
Sur la page Takattak, je publie ce type de message une à deux fois par semaine, à partir de témoignages reçus.
L’objectif de ces publications est de chercher ensemble des reparties que l’enfant pourrait s’approprier : pour s’entrainer, prendre confiance, et — s’il le souhaite — les utiliser face aux insultes.
Dans ce format, le message d’origine apparait en noir, mes réponses en bleu, pour une meilleure lisibilité.
Cliquez ici pour voir le post
"Bonjour Takattak, je lis le post concernant Tom qui reçoit des insultes. Je souhaite vous partager mon point de vue. Avec le peu d'infos qui paraissent, on peut déjà penser à une situation de harcèlement (des mots qui blessent, ça a l'air de se répéter dans la durée, il y a un déséquilibre de forces, et probablement pas juste parce qu'il est de nature discrète)."
Merci pour votre message. Je vais vous répondre point par point ici.
Comme je vous l’ai écrit, je préfère répondre publiquement, afin que votre commentaire et ma réponse soient utiles à tout le monde.
Chacun et chacune se fera son opinion, en fonction de son expérience.
Les histoires du jour sont envoyées par des personnes qui suivent la page Facebook ou Instagram du jeu Takattak.
Ces personnes sont à la recherche d’idées de reparties qu’elles peuvent choisir d’utiliser — ou non. Il ne s’agit pas d’une demande de thérapie.
En ce qui concerne Tom, nous sommes manifestement au tout début d’une agression, qui reste verbale.
L’objectif premier est de répondre à la demande de la maman, qui ne vient pas sur la page pour autre chose qu’une repartie.
Sa demande, c’est :
« Que pourrait-il répondre ? »
"Je suis formatrice dans le milieu scolaire contre le harcèlement."
Je suis créatrice de jeux (Takattak notamment), coach en prise de parole, formatrice et conférencière.
Psychopraticienne en thérapie brève, je suis spécialisée dans le harcèlement — auprès d’enfants, d’ados et d’adultes.
J’aide chacun et chacune à retrouver confiance et à poser ses limites avec clarté.
"Mes témoins s’allument, car il s'agit d'une dynamique de groupe qu'il faut prendre en main de manière globale pour soutenir Tom.
À lui tout seul, il risque de ne pas savoir mettre un terme à cette dynamique. Et l'inciter à le faire en testant des réparties risque de le mettre, une fois de plus, dans une situation défavorable et tellement difficile à vivre."
À lui tout seul, dans l’état actuel de la situation, il ne le pourra sans doute pas.
C’est précisément pour cela que sa maman nous sollicite : elle ne lui transmettra pas ces reparties sans l’y préparer, en l’accompagnant et en l’entrainant en amont.
"Les cibles de harcèlement sont en stress presque constant — Quand va arriver la prochaine insulte ?
En stress, l'humain n'a pas accès à toutes ses capacités intellectuelles."
C’est vrai.
C’est justement pourquoi il est important de l’entrainer et de l’aider à prendre confiance en lui — une ressource qui lui servira toute sa vie.
L’entrainement permet à la fois de dédramatiser… et de vitaminer.
Quand les enfants apprennent la repartie — en animation, par exemple — on rit beaucoup.
Le simple fait d’oser imaginer une réponse peut être extrêmement libérateur.
Nous aussi, il nous arrive d’imaginer dire pis que pendre à notre patron, notre conjoint, notre beau-frère, etc. Et bon sang, que ça fait du bien.
Il n’y a aucune raison d’en priver les enfants.
"De mon point de vue, l'inciter à se "défendre" risque de le mettre davantage en difficulté et en culpabilité face à son impuissance devant cette dynamique."
Je ne comprends pas pourquoi vous partez du principe qu’il sera forcément impuissant.
De mon expérience, c’est souvent l’inverse : je vois chaque jour des résultats impressionnants chez des enfants et des ados qui, une fois la repartie acquise, parviennent à renverser une situation pourtant défavorable.
Et vous savez quoi ? Très souvent, le simple fait d’avoir préparé des reparties — même sans avoir besoin de les utiliser — suffit à faire cesser le harcèlement.
Parce que l’enfant, une fois outillé, change de posture : son regard, son attitude, sa présence envoient un tout autre message. Il n’a plus l’air fragile ou isolé. Et il ne donne plus envie d’être pris pour cible.
Selon une étude IFOP menée pour Marion La Main Tendue et Head & Shoulders,
42 % des élèves harcelés — des adolescents — déclarent l’être à cause de leur timidité.
👉 Lire l’article complet sur le blog :
Comment éviter 42 % des cas de harcèlement ?
"De plus, si les interventions ou propositions des adultes s’avèrent inefficaces, voire aggravantes, c’est courir également le risque que l’enfant ne se confie plus à l’adulte, avec les conséquences que cela pourrait engendrer."
Ne nous leurrons pas : le plus grand désir des parents, c’est que leur enfant leur raconte tout.
Et c’est bien naturel. Aucun parent n’a envie d’imaginer que son enfant souffre à l’école ou qu’il est victime de moqueries.
Nous sommes un peu tous et toutes comme ça, non ?
Mais en tant qu’enfant — surtout à partir d’un certain âge — on a une grande crainte : que le parent intervienne à l’école.
Qu’il aille parler au prof qui pourrait ironiser ou à l’auteur des attaques… lequel pourrait se « venger » :
— Alors, tu m’as balancé ? Tu ne sais pas te défendre ?
C’est en tout cas une crainte que l’enfant peut avoir, je ne dis pas que c’est ce qu’il se passe systématiquement. Mais ça arrive.
Souvenons-nous. Est-ce que nous racontions tout à nos parents ?
Personnellement, je n’ai jamais dit à mes parents que Sabine m’enfermait dans les toilettes pendant la récré.
Je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire.
Je dis que ne pas raconter, ce n’est pas rare.
Bisous, Sabine.
"Je sais que l’intention est bonne, mais la responsabilité de sortir (ou de tenter de sortir) de cette situation ne doit pas être attribuée à la cible de harcèlement."
Il ne s’agit pas ici de responsabilité, mais de levier.
Autrement dit : qui peut, concrètement, amorcer un changement dans la situation ?
Personnellement, je n’ai jamais reçu en consultation un enfant, un ado ou un adulte me disant :
« Voilà, je suis un harceleur, aidez-moi à m’en sortir. »
La victime, elle, est la première à vouloir que les choses changent.
Et bien souvent, c’est la seule à avoir envie — et besoin — de mettre en place quelque chose pour que le harcèlement cesse… ou, du moins, perde de son pouvoir. (J’y reviendrai.)
L’aider à mobiliser ses ressources pour y parvenir, c’est lui faire un cadeau pour la vie.
"De mon point de vue, un adulte compétent doit prendre les choses en main dans l’école."
Il peut, bien sûr. Mais :
– Encore faut-il qu’il y en ait un, présent et disponible.
– Mais surtout, prendre les choses en main sans inclure l’enfant victime d’insultes, c’est, à mon sens, dommageable.
Cela revient à le priver d’une compétence précieuse, qu’il pourrait acquérir et qui lui servira toute sa vie : le pouvoir de fixer des limites.
Lui permettre de développer cette ressource, c’est aussi l’aider à ne pas devenir une cible répétée — un "multi-harcelé", comme on le voit parfois.
"Quand la situation est réglée et que l’enfant retrouve son calme intérieur et toutes ses capacités, là, c’est intéressant d’apprendre à utiliser la répartie.
Peut-être que ça aidera à ne pas retomber dans du harcèlement.
Mais quand on est dans cette situation, pour moi, ce n’est vraiment pas le bon moment pour l’enfant de tester cela.
C’est l’enfoncer dans son stress et son incapacité (et cela fait complètement partie de la dynamique du harcèlement — c’est pour cela qu’on ne sait très souvent pas s’en sortir par soi-même) plutôt que le soutenir."
Si le harcèlement cesse — mais pourquoi cesserait-il tout d’un coup ?
– Parce que le "harceleur" est puni ?
Si seulement la punition suffisait à mettre un terme au harcèlement !
Dans la réalité, on constate souvent l’inverse : elle attise la rancune et peut renforcer l’envie de se venger.
Personne ne devient plus gentil parce qu’il a été puni.
– Parce qu’il reçoit une leçon de morale ? Donc une injonction à l’empathie ?
C’est rarement ce qui transforme une dynamique ancrée.
– Parce que Tom l’a ignoré, et que l’autre s’est lassé ?
Peut-être.
Mais si Tom montre des signes de malaise, de repli ou de souffrance… c’est justement ce qui peut nourrir l’envie de l’embêter davantage.
Vous dites que, lorsque la situation est réglée et que l’enfant est apaisé, c’est le bon moment pour lui apprendre la repartie.
Sauf qu’à ce moment-là, il n’en a souvent plus besoin — ni même envie.
C’est un peu comme offrir une caisse à outils une fois que les travaux sont terminés.
Je dirais même l’inverse :
il faut apprendre à fixer une limite le plus tôt possible, avant que le système ne s’installe.
Pas en poussant l’enfant à réagir seul, bien sûr, mais en l’équipant — avec discernement, respect, et à son rythme.
"Dans une situation de harcèlement, les cibles se défendent : ça ne change rien, car il s’agit d’une dynamique de groupe dans laquelle il faut intervenir sur le groupe.
L’inciter à se défendre encore plus risque juste de le rendre davantage incompétent, car les solutions qui fonctionnent pour sortir positivement du harcèlement agissent sur le groupe — pas de la victime envers l’auteur."
Est-ce que la repartie peut aggraver la situation ?
Oui. Comme toutes les ripostes.
Quand une victime cesse de se laisser faire, ça passe rarement inaperçu — ni toujours bien.
L’actualité nous en donne la preuve chaque jour.
Mais quand on dit cela clairement aux enfants :
« Voilà, je te propose de répondre à cet enfant qui t’embête.
Mais sache que ça ne va pas être facile.
Tu vas devoir t’entrainer, oser dire ta repartie à voix haute.
Et ensuite, attends-toi à ce qu’il ne se laisse pas faire, ou même à ce que ta maîtresse te punisse parce qu’elle t’a entendu dire quelque chose que, d’habitude, tu ne dirais pas. »
Et on ajoute :
« Tu as le choix.
Tu peux laisser la situation comme elle est — et c’est ton droit. Il continuera peut-être à t’insulter, mais tu peux choisir de vivre avec.
Ou alors, tu peux décider de mettre en place des choses pour mobiliser toutes tes ressources, et riposter avec une repartie qui vise juste.
Et moi, je vais t’aider. Qu’en penses-tu ? »
D’après mon expérience, aucun enfant ne m’a encore dit : « Non, je préfère rester comme ça, me taire et subir. »
Bien au contraire : ce qu’ils veulent, c’est que ça s’arrête.
Et quand on leur propose une stratégie concrète, qu’on les accompagne et qu’on respecte leur rythme, ils sont partants.
La soumission, l’attente anxieuse de la prochaine pique, le sentiment d’impuissance… tout cela est bien plus douloureux, bien plus usant, que le risque de tenter une repartie — surtout quand elle est préparée, répétée, ajustée.
Et à cela s’ajoute la culpabilité : celle de ne pas avoir répondu, de ne pas avoir su dire stop, de s’être laissé faire.
Ce que je vois, ce sont des enfants soulagés d’avoir une option, une voie de sortie, une façon de ne plus rester figés.
Conclusion
Merci pour votre message, Léa.
Je suis certaine que vous faites un travail précieux.
Tout ce qui va dans le sens de la lutte contre le harcèlement est bon à prendre.
Et je vous remercie d’avoir pris le temps de m’exposer votre point de vue.
Mon expérience dans le domaine du harcèlement m’amène à des conclusions différentes des vôtres.
Y a-t-il une méthode qui fonctionne mieux qu’une autre ?
En réalité, tout peut parfois fonctionner… au moins partiellement. Il n’y a pas de réponse magique.
Cela dépend des enfants, du contexte, de l’environnement…
Alors : ignorer, alerter, se fâcher, fuir, piquer une colère, déléguer, se venger…
On peut essayer tout cela.
Mais vous, en tant qu’enfant victime d’insultes, vous n’en sortirez pas forcément victorieux.
Bien sûr que, pour la part, je plaide pour la répartie.
Parce que, la repartie, quand elle est bien préparée et bien lancée, a deux pouvoirs :
– Elle renforce l’estime de soi de celui ou celle qui la lance.
– Elle fait perdre à l’insulte tout son pouvoir : la pique perd son piquant.
Et j’ajouterais un troisième pouvoir :
– L’enfant insulteur apprend qu’il ne peut pas dire n’importe quoi, que les autres ne se laissent pas faire, et qu’il peut y avoir une riposte.
Un jour, Tom n’en aura peut-être plus rien à faire qu’on le traite de quoi que ce soit.
Et si ça arrive, il sera capable de répondre, avec des mots bien choisis — et la tête haute.
Geneviève
Des ressources pour aller plus loin ?
- Au secours, il y a un rapace dans ma classe
Coralie Ramon, illustré par Quentin Ketelaers
- Je me défends du harcèlement
Emmanuelle Piquet
Et bien sûr, pour s'entrainer :
- Takattak à la récré pour les enfants entre 8 et 12 ans.
- Takapa pour les enfants entre 4 et 8 ans
- Takattak Classique pour les adultes
- Takattak Trash pour les ados et les adultes qui n'ont pas froid aux yeux.
La répartie est-elle dangereuse ? Oui. Mais pas autant que la soumission.